La colère et l’art par Leah Gabrielle Silverberg

18 août 2010

Dans le texte suivant, j’explique comment l’événement Combien d’esclaves avez-vous? Art et les économies d’exploitation, passées et présentes organisé par Engrenage Noir / LEVIER m’a aidé à affronter mes sentiments de colère. J’explore la manière dont l’art et la colère peuvent être liés et comment j’ai fait face à cela par le passé.

La colère est une réaction normale et saine à l’injustice et à l’oppression. Personnellement, je pense que si la colère n’était pas présente, ou ressentie, il y aurait un vide. Le sentiment de colère me rassure qu’il existe encore de la compassion et de l’optimisme : que nous aspirons encore à un monde meilleur. Cependant, je ne pense pas qu’il soit sain de rester pris dans un sentiment de colère qui nous habite et que l’on rumine. Dans ce cas, il n’y a pas d’avancement ou de changement positif et productif qui suivent normalement l’état initial de colère et d’incrédulité.

Je n’aurais pas pu écrire le paragraphe ci-dessus il y a deux ou trois ans. Tout était trop nouveau et frais. Je commençais tout juste à vraiment apprendre sur la société, sur comment les choses fonctionnaient et sur ce que j’y appréciais, ou pas. Je dirais, avec l’habileté que j’ai aujourd’hui de me regarder rétrospectivement, que pour un long moment j’étais prise dans la colère, incapable de me mettre en action ou de penser proactivement à ce que je pourrais faire. Après avoir été en contact avec différentes communautés montréalaises et des réseaux de Concordia et de McGill, j’ai vu, et j’ai pu, expérimenter différents moyens de me sentir plus présente, appartenant à un monde et à une société; j’ai appris et grandi, en contribuant à changer les structures sociales que je perçois comme étant extrêmement nuisibles et oppressives.

Dans ce texte, je ne cherche pas à commenter ou réfléchir au sujet d’une représentation, une table ronde ou un panel spécifique en lien avec l’événement de trois jours Combien d’esclaves avez-vous ?. J’aimerais plutôt parler d’un sentiment général (ou d’un sentiment général parmi tant d’autres) que ce week-end a soulevé. Il s’agit d’un sentiment dont j’ai pris tout particulièrement conscience lors de la discussion finale pendant laquelle nous avons tous réfléchi ou partagé les questionnements auxquels nous faisions face pendant ces derniers jours ensemble. C’est quelque chose à quoi j’ai souvent pensé et qui reflète mes réactions quant aux injustices dans le monde, et celles de ma propre “cour”, et qui me rendent malade. De comparer et de mettre en perspective mes réactions et mes pensées actuelles à celles d’il y a plusieurs années me fait réaliser à quel point j’ai grandi et changé depuis, ou pas.

J’ai trouvé qu’aller au-delà de la colère n’est pas nécessairement facile. J’ai vu et j’ai expérimenté, pour moi-même du moins, que de surpasser sa colère est plus efficace quand il s’agit d’un processus collectif de conversation et de discussion honnête. M’intégrer dans un processus de création artistique collectif - qui est de créer avec un groupe de personnes - est une solution qui a fonctionné dans mon cas. Participer à un processus au sein d’un groupe de personnes qui se soucient de quelque chose et qui se rassemblent pour le traduire en art ensemble a été très significatif pour moi; et encore plus significatif quand, ensemble, le groupe a (longuement) discuté le tout et l’a minutieusement travaillé. J’ai constaté que ce processus de création collectif m’a poussée à me poser des questions difficiles, à remettre en question mes pensées et mes croyances, plus que n’importe quel autre processus. À travers ce genre d’approche, je peux aborder ma colère et trouver une façon de m’engager proactivement à travers elle.

Pendant l’événement Combien d’esclaves avez-vous ?, l’art dont j’ai été témoin m’a fait réfléchir à tout ceci : la colère, la guérison, le pouvoir de l’art à refléter certaines choses et de pardonner à travers ce processus. Bien que le sujet et les problématiques discutés et présentés à travers les différents médiums et formes durant ces quelques jours relèvent de la douleur, j’ai senti un grand pardon. J’ai pensé que c’était très puissant. C’était fascinent à voir et d’en faire l’expérience.